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« Où voyez-vous un design de qualité, Monsieur Tinius? »

Elle a inspiré des philosophes et continue a attirer l'attention: Citroën DS, la déesse. Photo : Kraas & Lachmann, Tübingen

Elle a inspiré des philosophes et continue a attirer l’attention: Citroën DS, la déesse. Photo : Kraas & Lachmann, Tübingen

Rien de nouveau sur l’autoroute
Quand on circule par une journée normale de semaine sur l’autoroute A8 de Stuttgart vers Munich, on peut faire une observation, lorsque l’on ne s’intéresse pas régulièrement au design : En observant la silhouette d’une voiture à une distance de 100 mètres environ, on parvient rarement à déterminer avec certitude sa marque et son modèle. Il est alors facile de confondre une Mercedes et une Lexus, une Opel et une BMW, une Seat et une Peugeot. Il arrive parfois que l’on observe dans le rétroviseur une 911 et il n’y a alors pas de risque de se tromper. Il arrive même que l’on ait le plaisir de dépasser une « déesse ». Ça vous rappelle quelque chose ? La Citroën DS, qui est le nom correct du modèle, a été fabriquée de 1955 à 1975. Le dernier exemplaire d’une production de 1,4 millions de véhicules est sorti de l’usine le 24 avril 1975.

Incroyablement différente la DS
La DS était si incroyablement différente que le philosophe de la culture Roland Barthes a comparé, dans son article devenu célèbre « La nouvelle Citroën » (1957) cette automobile à une cathédrale gothique : « je veux dire une grande création d’époque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui s’approprie en elle un objet parfaitement magique ». (Source : FAZ.net., cité de : Roland Barthes : Mythologies, 1957)

A-t-on déjà entendu de tels propos d’un philosophe sur l’Astra, la BMW série 7 ou la nouvelle classe E ? Le journaliste Gerhard Matzig a formulé fin 2015, dans la Süddeutsche Zeitung, dans l’article („Fahr zur Hölle“) la thèse selon laquelle la crise de la voiture est également et avant tout celle de son esthétique. Dans cet article polémique, il prouve sa thèse à l’aide d’exemples dans lesquels il compare la Mini à un double whopper obèse.

Nous nous sommes entretenus avec le designer industriel Michael Tinius de Busse Design + Engineering , à Ulm, du design aujourd’hui. L’équipe de Tinius s’est vue décerner le prix Red Dot pour la création de notre rectifieuse Multigrind® CB.

Michael Tinius, designer en chef chez Busse Design + Engineering, Ulm

Michael Tinius, designer en chef chez Busse Design + Engineering, Ulm

Blog sur la rectification : Monsieur Tinius, pouvez-vous expliquer brièvement à nos lecteurs vos tâches en tant que designer en chef de Busse Design+Engineering, qui travaille à la création de produits industriels : de la tondeuse à gazon au centre de rectification high-tech.

Michael Tinius: Parallèlement à des thèmes généraux concernant la présentation et la représentation de l’entreprise, j’organise en tant que designer en chef notre département design, je planifie des capacités et j’assure le pilotage technique des projets sur les aspects qualités, délais et coûts. Cependant, je n’ai jamais cessé d’être un concepteur, je présente des stratégies de création et d’objectifs de développement, je développe avec les équipes des contenus formels et je formule par ailleurs le design dans ses moindres détails.

Le design automobile traverse-t-il une période de crise? Avons-nous, comme l’écrit Gerhard Matzig dans la Süddeutsche Zeitung, « gâché l’héritage prometteur du Bauhaus et de l’école d’Ulm » ? Comment vous sentez-vous lorsque vous prenez l’autoroute et que vous regardez les autos ?
Le secteur dans son ensemble est atteint d’une névrose tendant à la monstruosité. Les autos sont développées selon moi dans la mauvaise direction. Ceci ne concerne pas que le design. Nous devons oser nous demander de quoi l’homme a besoin pour aller du point A au point B. Il y aurait besoin de plus de modestie, et pas seulement d’un point de vue écologique. Il est indispensable de revenir à l’essentiel, y compris pour rapprocher la communauté des automobilistes. Ce sont des questions de stratégie. Je ne suis pas certain que les designers automobiles puissent trouver des réponses qui dépassent les intentions de style et d’image. Actuellement, le design automobile me donne l’impression d’être souvent surchargé, d’être trop complexe formellement. Le produit perd son sérieux avec la surdynamisation des lignes et des surfaces.

Qu’en est-il de l’industrie productive ? Le design des produits, par exemple dans la construction mécanique, a-t-il la valeur qui lui revient y compris dans l’optique de la formation des marques ?
Un travail important a été réalisé. La construction mécanique a appris que le design n’est pas d’ordre cosmétique mais qu’il visualise et fait ressortir les qualités du produit. Les solutions dans le domaine de construction des grandes machines donnent pratiquement un effet architectural. On trouve à cet égard des exemples magnifiques. Les règles du design marketing valent également pour la construction mécanique : le design est générateur d’identité et, par conséquent, de confiance.

Passionnant et passionné, entretien avec le designer Michael Tinius

Passionnant et passionné, entretien avec le designer Michael Tinius

La génération montante des ingénieurs en construction mécanique doit-elle s’intéresser encore plus, au cours de sa formation, à la création, au design et à l’histoire du design ?
Ceci ne doit pas être limité aux seuls ingénieurs, tout le monde devrait s’intéresser aux phénomènes de création. Les produits marquent notre monde de la consommation. Nous devenons plus critiques, compétents et autonomes en les remettant en question et en les comprenant, y compris dans leur langage formel. Je donne également des séminaires d’esquisse et de projet pour ingénieurs. Outre l’apprentissage et l’amélioration de leurs propres facultés de représentation, les participants apprennent alors comment les designers réfléchissent et toute la difficulté qu’il y a à développer sa propre idée créative et à en faire un projet. Ceci les incite généralement à réfléchir…

Votre collègue Dieter Rams a comparé le design à la taille d’un bonsaï, et il évoquait la création d’une forme dans un espace réduit. Quelle est votre définition personnelle du design et quels modèles aimeriez-vous citer ?
Mon modèle, c’est la nature et sa capacité à réaliser une optimisation sans compromis. Personnellement, je n’ai pas envie de tailler ce qui est grand mais plutôt de faire grandir ce qui est petit, au sens figuré. Le designer est un généraliste. Il ne devrait pas se sentir limité, car c’est finalement à son niveau que les fils se retrouvent. Il intègre les facultés les plus diverses et focalise sur un seul point les contraintes de la technique, de la fabrication, de l’ergonomie et de l’esthétique. Pour moi, la question la plus intéressante, ce n’est pas ce qu’est le design mais ce qu’il permet d’obtenir.

Rectifieuse Multigrind<sup>®</sup> CB, lauréat du prix du design et centre de rectification high-tech de Haas. Photo : Herbert Naujoks

Rectifieuse Multigrind® CB, lauréat du prix du design et centre de rectification high-tech de Haas. Photo : Herbert Naujoks

Où observez-vous aujourd’hui un design réussi dans le domaine de l’industrie ou des biens de consommation ? Existe-t-il des classiques que l’on peut encore observer ?
Selon moi, ces deux domaines se sont rapprochés au point de se chevaucher. Nos nombreux petits assistants domestiques ont souvent déjà une structure architecturale et donnent une impression de purisme, alors que les machines et les grands appareils ont souvent des traits de style complexes sur les plans de la forme et des couleurs. On utilise tous les types de réglages, tout est possible désormais. Un design de qualité permet d’apprécier les fonctions et devrait susciter des émotions et des effets positifs. Les produits de Braun, Ingo Maurer et iittala ont pour moi un effet objectivement bienveillant, tout en étant créatif et confèrent une constance formelle malgré des approches très différentes.

Avez-vous constaté des excès en matière de design, qui vous ont fait observer que le designer était allé beaucoup trop loin ?
Le rapport entre l’être et le paraître est une question de vision personnelle. La visite d’un magasin de meubles ou du rayon luminaires peut donner une impression de mauvais goût abyssal. J’ignore si les designers sont responsables de cela. J’ai l’impression qu’il y a peu de différences entre les marques au design élitiste et les produits bon marché.

Qu’est-ce qui vous a motivé à vous lancer dans le métier de designer ?
J’ai toujours eu envie de créer, peu importe quoi. Je suis surtout attiré par l’inconnu, par la découverte plus que par la répétition. Exprimé à l’emporte-pièce, je pense que chaque marque et chaque produit est différent. Donner une forme et une fonction à des objets et atteindre ainsi d’autres personnes est pour moi une expérience immense.

Où trouvez-vous l’inspiration pour votre travail et quelle importance revêtent pour vous les idées issues d’autres formes artistiques ?
Lorsque l’on s’efforce d’étudier la polyphonie de la musique de Bach, on parvient aisément à harmoniser des structures formelles complexes. La musique est l’art le plus abouti, surtout en relation avec le mouvement et l’action. Voilà pourquoi je vais souvent à l’opéra ou au concert ou que je pratique suis moi-même musicien. La peinture, la sculpture, la littérature, la photographie, tout ce qui éveille les sens est le bienvenu.

Dernière question : Que livre ou quel texte sur le thème du design recommandez-vous aux lecteurs et aux lectrices intéressés, qui n’ont pas fait d’études de design ?
Lucius Burkhardt: Design ist unsichtbar (Le design est invisible).

Nous vous remercions pour cet entretien, Monsieur Tinius !

Fonctionnel et esthétique : Accès au changeur d'outil de la rectifieuse Multigrind<sup>®</sup> CB. Photo : Herbert Naujoks

Fonctionnel et esthétique : Accès au changeur d’outil de la rectifieuse Multigrind® CB. Photo : Herbert Naujoks

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